vendredi 12 septembre 2014

13/09 - LES FRONTIÈRES MOUVANTES 
DE LA LIBERTÉ

Les frontières mouvantes de la liberté

Par La Voix de la Russie | Chez les peuples maïa et aztèques, l’enfant à sa naissance n’était ni libre citoyen, ni esclave. Il naissait Homme, et c’est seulement à travers ses actions qu’il devenait esclave ou libre. S’il se révélait capable de réaliser ses idéaux, s’il atteignait des sommets du succès, il était considéré comme homme libre. Par contre, si ses actes le menaient vers la défaite, vers l’autodestruction, s’ils nuisaient ses prochains, il était nommé « esclave » et toute sa vie il était obligé de travailler pour les autres.
Même si on ne prenait pas ces cas extrêmes - libre et esclave, la liberté est une composante de toute vie humaine, celle qui nous accompagne à travers des siècles. Nous voyons la liberté comme quelque chose de naturel, comme ce que nous connaissons bien, l’air, le feu, la mer. « Libre comme l’air ! » Mais tout en connaissant ces mouvements libres des souffles d’air, nous ne nous lassons pas d’observer les arbres se courber sous le coup de bourrasque, les nuages se former dans les hauteurs d’azur, les feuilles s’envoler vers des cimes enneigées… Nous essayons de percer le mystère des vagues qui se meurent sur le rivage, du feu qui crépite… comme nous essayons de déchiffrer le mystère de cette attirance vers la liberté. Et quelle liberté ? Comment comprendre la liberté individuelle ? Y a-t-il une autre liberté pour chacun en dehors de la maxime qu’« elle commence là où s’arrête celle des autres » ?
Au moment des grandes épreuves, les libertés individuelles s’unissent dans un grand élan. Que ça soit pendant la guerre ou les catastrophes naturelles, les petits destins fusent et coulent ensemble, dans le même sens. Nous avons un privilège d’inviter à participer à cette réflexion Marek Halter, un écrivain français.
La Voix de la Russie. Le patriotisme est-ce un sentiment qui « se réveille » ou qu’on peut « apprendre » ? La liberté d’être patriote, est-ce une liberté personnelle ou elle est conditionnée par la société et les circonstances, dans lesquelles vit cette société ?
Marek Halter. Pour Dostoïevski, « faire de la politique c’était être patriote». C’est vrai qu’on commence à faire une distinction entre « patriote » et « nationaliste » Il est difficile aujourd’hui à faire une distinction. Nous vivons dans un monde particulier qui, d’un côté, a vu les grands ensembles se défaire, en même temps des vouloirs refaire d’autres ensembles. L’Union Soviétique n’est plus là, la Yougoslavie n’est plus là, etc. etc. Et puis, on crée l’Europe. Sur les ruines d’autres grands ensembles on en recrée un.
Pour créer des grands ensembles, il faut « se défaire » du sentiment national. On peut être français et européen, oui, bien sûr. On peut être Français et arabe, Français et juif, etc. De toute manière, c’est mieux qu’on soit « multiple » Comme disait Herbert Marcuse : « Avoir une multi-nationalité, pour échapper a une pensée unique, à une dictature de pensées ».
Les choses ne sont pas simples… Aujourd’hui nous avons à affronter, par exemple, l’idée du Califat en Orient. C’est une idée forte. Beaucoup plus forte que celle de Ben Laden qui voulait mettre à l’épreuve des démocraties par le terrorisme. Un petit peu comme les Brigades rouges ou d’autres groupes terroristes. Là, on a affaire à des gens qui s’attaquent à toutes les nationalités, qui prétendent qu’il n’y a plus de frontières, qui prétendent que le patriotisme du groupe n’existe pas. Qu’il existe l’Humanité et une Idée qui unit cette Humanité. Et l’idée c’est l’Islam. On peut remplacer cette Idée par le Christianisme, Judaïsme, Bouddhisme, par ce qu’on veut…. Mais il s’agit d’Islam. Cela veut dire qu’il n’y a plus de frontières, il n’y a plus d’Irakiens, de Jordaniens, d’Egyptiens, il n’y a que l’Islam.
Cela veut dire que le patriotisme et le nationalisme disparait au profit de la foi.
LVdlR. L’idée du Califat est plus constructive, si on comparait à l’idée de Ben Laden qui voulait affronter l’« empire du Mal » - les Etats-Unis, et les détruire. Mais, même cette idée « constructive » passe par la destruction, elle détruit des vies, des villes, des états entiers. Peut-on trouver pour ces gens qui habitent les villes détruites la liberté d’agir dans ce grand flot de l’Histoire qui passe comme un rouleau compresseur sur leurs destins ?
Marek Halter. Ceux qui font cela, le font en toute liberté ! C’est ça qui est terrible… Quand vous voyez des jeunes Français et jeunes Françaises braver l’interdit de leur parents, des frontières… et s’embarquer pour l’Irak ou la Syrie pour participer au grand avènement du Djihad, ils le font librement ! Ce sont les citoyens d’une démocratie comme la France, une démocratie « exemplaire », puisqu’on déballe tout sur la place publique : tous les problèmes, y compris des amours du Président… On ne peut pas vivre dans un pays plus libre que la France.
Or, il y a des gens qui appartiennent à ce pays, qui partent librement participer à l’avènement d’autres choses. Qui trouvent la liberté dans la foi et dans les meurtres. Les meurtres de ceux qui ne partagent pas leur foi.
Nous vivons à une époque très particulière. Nos parents et nos grands-parents vivaient encore des espoirs universels : communisme, socialisme, conservatisme, libéralisme… Ils avaient une idée du monde, dans lequel ils auraient aimé vivre : sur le plan économique, politique, relationnel. Et ils étaient prêts à se battre pour imposer ce monde. Même se battre violemment. La Révolution d’Octobre, la Révolution Française, la Guerre d’Espagne n’étaient pas des petites excursions touristiques. Ils avaient une Idée, ils avaient un Espoir. En France, Prévert disait que « chacun de nous avait un soleil rouge à l’horizon » Cela n’existe plus, ça a été balayé par la réalité. La réalité, le résultat de ces rêves c’est Hiroshima, Auschwitz, le Goulag, pas du tout ce qu’on attendait. Aujourd’hui tout cela n’existe pas.
Comme l’homme ne peut pas vivre sans espoir – l’homme est une bête angoissée, nous sommes les seuls êtres vivant sur cette Terre qui savons que nous allons disparaitre un jour – nous avons besoin de l’espoir. Et comme les grands espoirs pour l’instant n’existent plus, l’homme se tourne vers Dieu. Il y a les représentants de ces Dieux sur terre : l’Eglise, la Mosquée, la Synagogue, la pagode bouddhiste. Mais, et c’est là que commence le problème, toute religion est totalitaire. Nous ne pouvons pas être attiré par l’église, on nous dira: « Attendez, mes enfants, il y a d’autres dieux que Dieu » D’autres prophètes que Jésus, d’autres prophètes que Mahomet, ou d’autres prophètes que Moïse. Du coup, on est obligé de nier l’existence de l’autre. Et là, on rentre dans la guerre des religions.
Nous sommes à une époque, ou tout est religieux, tout débat englobe aussi des arguments des religieux, et nous sommes constamment au bord des guerres de religions.
Aujourd’hui le Président américain Obama va faire à Washington un appel au Monde pour affronter les Djihad. Au fond, il va s’adresser au monde chrétien. Les démocraties sont, pour la plupart, chrétiennes. Il va essayer d’y ajouter quelques pays sunnites qui dépendent politiquement de l’Amérique : l’Arabie Saoudite, le Koweït, etc. Il va lancer quoi ? Comme le Pape Urbain II à Clermont, il va lancer sa Croisade, plusieurs siècles après la première Croisade. Nous sommes toujours dans le religieux. Nous vivons dans un danger permanent.
LVdlR. Obama en tant que père spirituel… j’ai des doutes… Je rejoins votre idée, mais cela veut-il dire qu’il ne faut plus compter dans le futur de l’Humanité sur la spiritualité en dehors de la religion, en dehors de l’Eglise ?
Marek Halter. Si ! Mais pas dans l’immédiat. Il ne faut jamais désespérer des hommes. Les hommes sont capables de tout, et du meilleur. Nous avons inventé énormément de choses, sur le plan d’idées ! Quand vous voyez d’où sort l’homme préhistorique, quand on lit des Grecs – Aristote, Platon, Socrate, Parmenides pour arriver jusqu’à Einstein, Newton. Nous avons inventé des choses extraordinaires. Nous avons percé les secrets de l’Univers. Nous envoyons des sondes à des milliards des kilomètres vers Mars, Venus, etc. Il y avait Spinoza, Descartes, des gens qui ont réfléchi sur le monde... sur l’Homme, sur l’organisation des hommes sur cette Terre.
Il ne faut pas désespérer, nous passons un moment creux.
Nous affrontons aujourd’hui une génération des déçus. Déçus par les échecs de nos parents et nos grands-parents. C’est la déception qui prime, mais il y a des gens qui pensent, qui réfléchissent. Je suis persuadé qu’il y aura un autre Marx qui viendra nous proposer un autre système économique, plus adapté aux conditions de la mondialisation d’aujourd’hui. On ne peut pas revenir en arrière, c’est sûr. Dans notre monde des communications, on ne peut pas recréer des frontières, ça n’a pas de sens. Par exemple, étant devant votre ordinateur, vous discutez directement avec votre ami chinois. Recréer les frontières et dire, comme certains disent « on va se protéger de la marchandise bon marché chinoise qui concurrence notre marché et qui crée le chômage » - c’est absurde ! On ne peut pas ! Dans la grande discussion entre Staline et Trotski, c’est Trotski qui a gagné. Staline pensait qu’on pouvait faire la révolution dans un seul pays, et Troitski disait « non ! on la fait dans le monde entier ou on ne la fait pas !» Trotski a gagné.
Cette révolution n’est pas pour demain. Mais, au moins, on sait qu’on ne peut pas changer un système aujourd’hui dans un seul pays. Qu’on ne peut pas trouver des réponses aux angoisses seulement des Français, sans prendre en considération les 7 milliards d’autres individus à travers le monde. On ne peut pas !
LVdlR. J’ai l’impression que même si nous nous révoltons tous contre la vie moderne, la mondialisation et le système, même si nous nous battons pour sortir de toute sorte de classifications, nous arrachons les étiquettes collées sur nous au nom de notre liberté personnelle, cette lutte au quotidien ne peux pas être couronnée par la victoire…. si on ne retrouve pas le sentiment de l’amour-propre. Et il ne s’agit pas de la fierté de petit esprit, ni de la dignité facilement offensé des bigots, mais du sentiment de l’honneur interne inébranlable, de l’amour de soi. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » Mais pour aimer son prochain, il faut d’abord acquérir cet état serein de l’amour pour soi.
Et garder l’espoir d’une grande révolution intellectuelle et spirituelle pour l’Humanité.
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